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Comment expliquer le succès persistant de la psychanalyse ?

Malgré les controverses, la thérapie inventée par Freud reste attractive pour de nombreux patients.

Depuis quelques années, elle en aura pris plein… le divan! Ayant eu son heure de gloire jusque dans les années 1980, l'invention freudienne aura ensuite tout entendu: que son fondateur était paranoïaque, ses représentants dogmatiques, sa théorie jargonante, etc. Enfin, dans un rapport paru en 2004 (1), l'Inserm a même cherché à montrer son inefficacité thérapeutique pour la majorité des troubles mentaux… Aussi peut-on s'étonner de voir que, bon an mal an, les quelque 6000 psychanalystes (au moins) qui ont pu être répertoriés (2) continuent de recevoir des demandes de patients bien convaincus qu'ils veulent «faire une analyse», et rien d'autre.

C'est le cas de Laetitia V., jeune quadra pourtant très informée - elle a un poste de cadre dans la communication - qui a tenté trois fois «l'entrée en analyse». «La première fois, j'avais 23 ans et je venais de découvrir mon homosexualité», se souvient-elle. «Je voulais confier mon mal-être, j'ai frappé à la porte d'une psychanalyste… Mais ça n'a pas marché. J'ai très vite arrêté.» Plus de dix ans plus tard, alors qu'avec sa compagne elle fonde une famille, Laetitia V. se rend compte qu'il va lui falloir répondre aux questions de leurs enfants: «Pourquoi je n'ai pas de papa?» Elle retourne donc, et cette fois-ci en couple, chez une psychanalyste… Et cela ne lui convient toujours pas.

Puis, la grosse crise arrive. «À 40 ans, j'ai pété un câble, je voulais tout faire exploser dans ma vie… Une amie m'a donné les coordonnées d'une psychanalyste. Cela fait deux ans que je suis en cure avec elle, et je peux le dire désormais: c'est une aventure magique.» Lorsqu'on cherche à comprendre cette insistance à se cantonner à la psychanalyse, Laetitia V. est très affirmée: «Je ne voulais surtout pas être considérée comme atteinte d'un trouble mental», insiste-t-elle… «Je voulais aller au fond de moi, savoir vraiment d'où je viens et qui je suis.»

Un désir pour ainsi dire existentiel que partagent les adeptes les plus convaincus, comme la psychanalyste Valérie Blanco ou Stéphane Vial, philosophe spécialiste du numérique et ancien psychologue clinicien. Lui aussi est passé sur le divan et lance aujourd'hui, avecLaetitia Fière, consultante en gestion philanthropique des entreprises, un appel au «crowdfunding» pour créer un site d'informations high-tech entièrement dédié à celle qu'on qualifie parfois de «vieillerie ésotérique du XXe siècle», mais à qui il dit «devoir la vie» (voir leur appel aux dons sur http://www.kisskissbankbank.com/psychanalyse-pro).

Selon lui, il faut absolument sortir de la «culture du secret» dans laquelle se sont tenus de nombreux psychanalystes, en négligeant d'investir l'espace public et les outils de communication. «Un jeune qui veut faire une analyse aujourd'hui, où trouvera-t-il une information sérieuse sur la psychanalyse?», explique-t-il. «Sans renier les divergences entre leurs diverses sensibilités, il est nécessaire que les psychanalystes puissent informer et conseiller le public grâce à un site d'information national reconnu par eux… Et c'est ce que nous souhaitons élaborer.» Son projet démarre bien puisque la SPP (Société psychanalytique de Paris) s'est déclarée prête à initier auprès des autres sociétés de psychanalyse une action de mise en commun de leurs idées et exigences afin de parvenir à regrouper pour Psychanalyse.pro leurs annuaires internes, aidant ainsi à constituer un «annuaire national officiel des psychanalystes» reconnus comme tels.

Zones d'inconfort

Car la psychanalyse, c'est d'abord une rencontre qui doit se faire. Le parcours de Laetitia V. en témoigne: «J'ai enfin trouvé la personne…, quelqu'un qui est extérieur à ma vie mais la connaît mieux que personne, confie-t-elle ; le fait qu'elle ne soit pas “impliquée” m'allège… Et désormais les lignes bougent dans ma vie.»

Cette nouvelle faculté à mettre de l'ordre dans sa vie «ne convient pas forcément à tout le monde», précise Laetitia V… Il faut avoir envie de donner de son temps, plonger dans des zones d'inconfort qui, parfois, s'éternisent. À l'heure des connexions rapides et de la quête du «fast bien-être», cela représente des efforts fantaisistes. Mais Stéphane Vial confirme: «Pour les problèmes de mal-être diffus, de choix indécis, de quête de soi, la psychanalyse offre des perspectives inégalables», témoigne-t-il. «Elle reste donc plus que jamais pertinente, notamment pour les adolescents ou les adultes qui souffrent au travail.» Ajoutons aussi les seniors, qui semblent être de plus en plus nombreux à tenter l'aventure du divan, même après 50 ans.

Pascale Senk, Le Figaro Santé, 13 mai 2015